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De toute éternité – François Cucchi

(Une chronique de Marc Biancarelli)

Je saisis cet évènement savoureux de l’attribution du Prix des lecteurs de Corse 2026 à François Cucchi pour revenir sur son livre, De toute éternité, et en dire tout le bien que j’en pense, et que je comptais exprimer depuis la parution de l’ouvrage il y a un an. Tout d’abord, on comprendra que pour moi l’émergence de cet auteur revêt un caractère particulier, et en l’occurrence j’assumerai ici sans états d’âme ma subjectivité d’éditeur, mais aussi d’ancien professeur. Et j’inviterai donc le lecteur à me suivre dans une évocation, je le reconnais, assez inhabituelle.

Et c’est ainsi – pour commencer – l’histoire d’un jeune homme que j’avais perdu de vue depuis que je l’avais eu comme élève, mais dont je me souvenais clairement parce qu’il était passionné par le corse – la matière que j’enseignais – et exprimait dans ses devoirs des affections déroutantes pour le vélo et la superstar Valentino Rossi, champion du monde en Grand Prix Moto. C’est le genre de choses qui restent malgré soi et François Cucchi était, au-delà de ça, de ces lycéens franchement curieux, toujours désireux de bien faire, et je ne l’avais donc pas oublié. Il faut dire aussi qu’il a le même nom qu’un de mes grands oncles – je ne l’ai pas connu, mais j’en ai souvent entendu parler, il était le frère de ma grand-mère – qui avait combattu dans la résistance et défendu le village d’Oronu à l’arrivée des Allemands. Il s’était précisément battu avec deux autres compagnons au col de la Zagarra, et n’avait décroché qu’après avoir épuisé toutes ses cartouches et aligné pour l’éternité un bon nombre de ces pourritures nazies. Ce sont des histoires que l’on se raconte en famille, d’une génération à l’autre, et des héros vivent ainsi dans la mémoire intime, et ils font partie d’un récit secret, un patrimoine personnel, sans même qu’on ait pu les connaître réellement. Tout ça pour dire qu’un garçon qui franchit un jour votre salle de classe, et qui s’appelle Cucchi – c’est votre sang – et qui est lumineux et porte un prénom illustre de votre famille, ça reste déjà gravé quelque part.

Mais comme je l’ai dit nous nous étions par la suite rarement croisés, et il y a quelques années je propose un atelier littéraire à Sainte-Lucie de Porto Vecchio, et à la toute première séance – ou la deuxième, mais c’était en soirée et la nuit était déjà tombée – alors que nous étions déjà tous en place, arrive tout gêné un retardataire, et c’est lui, qui est devenu un sacré lascar, même si le sourire est resté inaltéré, tout comme le respect qu’il imprime spontanément par sa politesse et son humour. Je le dis aujourd’hui mais quand je l’ai vu apparaître comme ça, pour cette première réunion, ça m’a étonné et en même temps fait très plaisir. Dans la foulée, et alors que je l’interrogeais sur ses motivations, je me souviens de cette anecdote un peu surprenante : il m’a rappelé un texte que j’avais moi-même écrit, u cuntadori (le conteur), et que j’avais eu l’outrecuidance d’étudier en classe. Vingt années auparavant, disait-il, ce texte l’avait donc marqué. Voilà, c’est une petite vanité de ma part que d’évoquer cet échange, mais je m’étais alors flatté intérieurement d’avoir pu laisser cette petite trace. N’en demeure pas moins que le terme de conteur a ici une certaine importance, et vous verrez que nous y reviendrons rapidement.

J’arrête donc de me placer au centre de cette chronique et j’en viens à un point capital : le vrai choc, c’est peu de temps après que nous l’avons tous eu, je veux dire ceux de l’atelier, puis ceux des ateliers qui ont suivi les cinq années suivantes, parce que le rituel s’est répété à l’infini. Le moment crucial se fut, disais-je, lorsqu’il nous fit entendre la toute première de ses compositions. Si ma mémoire est bonne au tout début, il était timide, pas forcément inspiré, et puis il y a donc eu ce texte sur Amundsen, et comme les participants avaient l’habitude de lire à haute voix ce qu’ils avaient écrit, ce fut donc son tour, et je peux vous le dire, on ne distinguait plus un bruit à part sa lecture, et je ne plaisante pas en affirmant qu’un frisson nous parcourait, parce qu’on entendait soudainement une voix, une assurance, la certitude d’un ton inimitable. En littérature, cette musique-là, cette incarnation, ça s’appelle un style, et là nous venions, dès le premier essai, de découvrir oui, comme je le disais, un conteur, et puis surtout, mais c’était flagrant, nous assistions à la naissance d’un écrivain. Quand j’y repense, j’ai encore du mal à imaginer que tout ça s’est passé dans un atelier littéraire anonyme, perdu au fin fond des terres méridionales un mardi ou un vendredi soir. Attention, cet atelier c’était quelque chose, il faut le dire et rendre justice à tous ceux qui y ont participé, dont certains qui se sont affirmés comme d’excellents auteurs, mais cette narration-là, disons-le, et peut-être parce qu’il avait l’air de pas y toucher, François, et que nous ne nous attendions pas forcément à de telles performances, ça nous a tous scotchés. Mais ensuite, un texte unique dans un atelier ça ne suffit évidemment pas, il peut s’agir d’une simple fulgurance, d’un état de grâce sans lendemain, ou même d’un simple coup de bol, et donc il faut confirmer, s’accrocher sur la durée, travailler, progresser, avoir l’intelligence de comprendre ses propres faiblesses, savoir remettre en cause la facilité, apprendre à se défaire de tout ce qui est lourdingue ou inutile, c’est un sacré parcours, c’est initiatique de se confronter réellement à l’écriture, et ça peut même devenir dévorant, quand la passion s’en mêle, que l’ambition d’aller vers le mieux s’installe, et ça peut aller très loin, vers une sorte de sacerdoce créatif difficilement explicite, les vrais écrivains savent de quoi je parle, et il savent que ce parcours nécessite ce que peu de gens possèdent : le feu sacré.

François Cucchi a donc été, année après année, de tous les ateliers littéraires qui furent proposés par Zia Peppa, Praticalingua d’Avretu, l’Association Litteratura. Petit à petit il a bonifié son art, il s’est confronté aux autres, il a appris à poser ses mots, en corse et en français, fortifié ce qui était inné, compris tout ce qui menait vers des fausses pistes, écarté les maladresses et expurgé toutes sortes de scories, développé son système narratif, structuré ses récits avec la plus grande justesse, il a étendu son approche esthétique, travaillé et retravaillé ses histoires, nourri ses personnages et un imaginaire qui était déjà intense, riche, et libéré le ton hors du commun qui fait le vrai écrivain, celui qui a quelque chose à dire, celui qui a des thèmes obsédants, celui qui est habité par la prégnance d’un univers. Il a franchi toutes les étapes, une après l’autre, a accepté la modestie de premières éditions sur le Web, comme ça pour le fun, puis on l’a édité sur Tonu è Timpesta, dans Litteratura, et de simple conteur il s’est fait écrivain, un pas après l’autre, et jusqu’à ce livre primé aujourd’hui : De toute éternité. Quel titre…

Et donc moi je ne suis pas neutre et il y a eu tout ce qui précède, et même je suis maintenant son éditeur et me voilà prenant la parole pour vous dire à quel point je juge, avec toute ma subjectivité déjà évoquée, de quelle manière il faut lire et découvrir ce livre génial. Pas seulement parce que son auteur est, comme je l’ai dit, de ces écrivains qui ont le feu sacré… Pas seulement parce que François a connu les chantiers et le terrain du dur labeur et qu’à l’image d’un Joseph Antonetti, il est de ces artisans qui se font artistes et qu’en amateur d’écrivains américains, de Knockemstiff à Venzolasca ou Santa Lucia, nous aimons et mettons à l’honneur… Et pas seulement non plus parce qu’il a du mérite et qu’il a bossé comme une brute pour proposer ce premier opus, ça, nous l’apprécions et le respectons mais nous savons, dans le monde impitoyable des lettres, la République des Mille Récits, que ça n’est pas un argument suffisant.

Non, il faut lire De toute éternité parce qu’il y a dans ce livre un univers sublime qui nous est narré, parfois dans sa plus cruelle et inéluctable réalité, avec la douceur d’une narration candide et distanciée. Parce qu’il y a un discours sur l’humanité qui, s’il s’attarde sur les vaincus, les paumés ou les dégradés, ne le fait jamais sans générosité et sans indulgence, ou sans la possibilité qu’existât quelque part une lumière qui éclairerait les plus ténébreux parcours. Et parce qu’il y a un questionnement général dans ces récits – jamais hautains, jamais moralistes, qui à aucun moment ne se posent comme des leçons faites au lecteur – un questionnement, donc, sur le sens et la raison de tout ce mal, et de tout ce merdier, mais sans cette prétention à savoir interpréter et pouvoir – ô moi grand écrivain ! ô illustre penseur et interprète du divin ! – y apporter même une moindre réponse.

Vous avez là un recueil qui démarre par un ancrage, on pourrait se croire à l’aube d’un « narratif » identitaire qui accompagnerait tout le bouquin, on est donc chez les Lestrygons et on comprend que la guerre s’annonce contre des étrangers qui sont évidemment les Grecs, mais chez quelqu’un d’autre on verrait… quoi ? Une allégorie ? Une parabole ? Et en fait non, on a simplement un récit d’aventure, et un conte en bonne et due forme, avec des colosses sacrifiés, des noms improbables qui pourraient surgir d’Euskadi, ou des pulsions tellement humaines et symboliques qu’on se dit en lisant cette introduction que tout un héritage homérique et culturel – à la différence d’un Nolan – à ici été intégré depuis longtemps.

Et la suite n’a rien à voir, et c’est pourtant du pareil au même. Rien à voir parce qu’on est aujourd’hui, avec Salah le manœuvre, dans une cité qui aurait bien pu être celle des Lestrygons, et là encore on est transporté, le temps d’une rencontre avec un improbable fantôme, et les histoires s’enchainent. C’est la communauté de Screetch et des mauvais garçons qui se fait jour, et une nouvelle fois on y apprend que les valeurs humaines et l’amitié ne suffisent pas à garantir une destinée des plus abouties, ou des plus positives. Parce qu’il y a malgré tout des mauvais chemins empruntés, et des petites frappes rencontrées dans l’obscure ambiance d’un bar de nuit. Chez Cucchi, je vous le dis tout net, c’est comme dans la vraie vie, la lâcheté triomphe souvent des justes, et le pourquoi du comment de ce qui tourne mal, ne vous attendez pas à en avoir des explications. Et les autres textes nous entrainent encore dans ces scénarios où, très souvent, le drame va se jouer en un instant. Un gars qui voulait apporter son aide à un type que l’on lynchait se voit partager le sort de l’innocente victime, un rescapé des tranchées revient au village et sa mère découvre alors un monstre, le cycliste Ottavio Bottecchia refuse de plier l’échine devant les fascistes et en paye le prix… et je ne vous énumère pas tout, mais en maintes occasions le salut viendra cependant, de la camaraderie entre ouvriers, de la résistance désespérée face à des tortionnaires, de la résilience nécessaire quand depuis trop longtemps les dés d’une existence étaient pipés.

Je m’arrête là, mais pas sans vous parler de deux perles absolues qui sont dans ce recueil, et qui confortent ce que je disais de François, qu’il est un conteur naturel et vertigineux : il s’agit de Fable d’après la guerre et de Chasseurs sauvages. Dans les deux cas, des animaux sont au cœur du récit, et c’est tout simplement magique, parce que la première histoire sert de véritable incipit au recueil – oui, avant Lestrygons – et la seconde le clôt définitivement, et l’on ne sait pas bien s’ils sont des projections de nous-mêmes, ces animaux, ou s’ils sont des passeurs ayant rêvé de nous. Mais ça reste prodigieux. Ça reste ficelé, et cohérent, et percutant, et rien que pour la beauté du style, rien que pour cette voix d’auteur qui s’insinue partout et se distingue, c’est de la belle œuvre du début à la fin.

De toute éternité vient donc d’être réédité, et il a obtenu le Prix mérité des lecteurs de Corse 2026. Si vous ne croyez plus en la littérature, il faut alors que vous le lisiez, pauvres fous, pour racheter vos âmes ou simplement découvrir une des plus belles plumes – en corse ou en français – qu’Òmara a pu éditer.

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